La Presse: Publié le 07 février 2020 à 5h00 : https://bit.ly/2uNtMS6

PHOTO TIRÉE DU SITE INTERNET DE TECK RESOURCES
« Ce projet serait à lui seul responsable de l’émission de 4,5 millions de tonnes de CO2 chaque année », écrit Geneviève Dorval.
Geneviève Dorval

GENEVIÈVE DORVAL
MILITANTE ENVIRONNEMENTALISTE ET MEMBRE XRVQ

D’ici la fin du mois, le gouvernement fédéral doit trancher sur le sort de ce qui pourrait devenir la plus grande mine de sables bitumineux jamais réalisée au Canada.

Alors que le premier ministre de l’Alberta Jason Kenney est pressé de voir ce projet aller de l’avant, des protestations s’élèvent d’un bout à l’autre du pays, d’une part pour dénoncer la destruction qu’il causerait ainsi que sa contribution aux émissions de gaz à effet de serre, et d’autre part pour remettre en question sa viabilité économique et le fait qu’il serait dans l’intérêt des Canadiens.

L’automne dernier, un panel d’évaluation constitué de l’Agence canadienne d’évaluation environnementale et de l’Alberta Energy Regulator recommandait la réalisation du projet Frontier, par la société minière canadienne Teck Resources.

Si elle était développée, la mine s’étendrait sur 24 000 hectares (environ deux fois la superficie de la ville de Vancouver) et permettrait à terme d’exploiter 260 000 barils de pétrole par jour. Ce projet serait à lui seul responsable de l’émission de 4,5 millions de tonnes de CO2 chaque année.

Le rapport du panel prévoit que Frontier entraînera la destruction permanente de forêts anciennes, d’habitats de poissons et de milieux humides riches en biodiversité qui couvrent près de la moitié du site. Les communautés autochtones Dene et Cri des environs devront également en subir les conséquences et risquent de perdre à jamais leurs savoirs traditionnels liés aux activités de subsistance sur le territoire perdu. Le panel rapporte des conséquences « irréversibles et de grande ampleur ».

Malgré cela, le rapport recommande la réalisation du projet en prétextant que les bénéfices l’emporteraient sur les conséquences néfastes. Ces bénéfices incluent des milliards en redevances pour les différents ordres de gouvernement et la création d’emplois au cours des 41 ans de vie projetée de la mine.

Frontier serait donc dans l’intérêt du public. Cela soulève bien des questions sur la définition de cet intérêt public par le panel constitué des gouvernements fédéral et provincial de l’Alberta.

Les Premières Nations qui seront gravement affligées par ce projet ne font-elles pas partie du public dont l’intérêt est censé orienter les décisions ? 

En 2018, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) n’a-t-il pas estimé que pour donner au monde 50 % de chances de maintenir les conséquences du réchauffement climatique sous un niveau jugé sécuritaire, la production de pétrole devait être réduite de façon draconienne et rapide ? Si cette définition de l’intérêt public n’inclut pas tous les publics ni nos perspectives de survie à moyen et à long terme, que vaut-elle ?

Un projet fragile

Les bénéfices estimés de Frontier pourraient même avoir été largement surestimés. La viabilité économique du projet est calculée sur une moyenne de 95 $ US le baril, alors qu’il n’a pas dépassé 75 $ US depuis la chute du prix du pétrole en 2014.

Dans son rapport annuel de 2018, l’entreprise elle-même reconnaissait qu’il existe une incertitude quant à la viabilité économique du site du projet Frontier. Considérant son espérance de vie de 41 ans, Teck Resources spécule sur le fait que le monde ne fera pas de transition vers les énergies propres de sitôt.

Le nettoyage du site et la restauration des milieux naturels après la fermeture de la mine ne semblent pas avoir été pleinement considérés.

Au moment où nombre d’entreprises affirment ne pas avoir la capacité de payer pour le nettoyage des sites après l’extraction des ressources, il persiste un risque que les gouvernements assument une fois de plus la facture. Cela soulève de sérieuses questions quant à la responsabilité environnementale.

Si les bénéfices de l’exploitation d’une ressource ne peuvent permettre d’assumer les coûts de sa restauration, qui paie réellement le prix de l’extraction ?

Incompatible avec les cibles canadiennes

Lors de l’accord de Paris en 2015, le Canada a réaffirmé ses cibles de réduction des gaz à effet de serre de 30 % par rapport aux niveaux de 2005 d’ici à 2030, et de 80 % d’ici à 2050. Cela signifie que le pays ne peut plus émettre que 168 mégatonnes de GES par an d’ici à 2050. Il est attendu que la mine Frontier génère à elle seule 4,5 mégatonnes de GES par an.

De plus, le projet rendrait impossible le respect de la loi adoptée en 2016 en Alberta sous la première ministre Rachel Notley, qui vise à limiter à 100 mégatonnes les émissions annuelles en provenance des sables bitumineux.

Selon l’Institut Pembina, les émissions atteindront 131 mégatonnes si l’on inclut les projets déjà approuvés. En comptant également les projets en cours d’approbation tels que Teck Frontier, les émissions annuelles s’élèveraient à 167 mégatonnes. Aussi bien dire que l’Alberta aura abdiqué toute responsabilité dans la mitigation des changements climatiques.

Un moment charnière

Alors que le gouvernement fédéral doit trancher sur le sort de Teck Frontier d’ici la fin du mois, l’importance de ce moment charnière apparaît clairement à tous les acteurs, y compris à l’un des principaux défenseurs du projet Frontier, le premier ministre de l’Alberta Jason Kenney. Ce dernier a affirmé il y a quelques jours que « si le projet ne va pas de l’avant, ce serait une indication claire qu’Ottawa veut abandonner les sables bitumineux ».

Teck Frontier semble être le premier test décisif de la détermination du gouvernement libéral de Justin Trudeau, élu notamment sur la promesse de rendre le Canada carboneutre d’ici 2050.

On ne peut sérieusement prétendre à la fois vouloir atteindre la carboneutralité d’ici 2050 et approuver ce mégaprojet qui permettrait d’extraire 6 millions de tonnes par année et nous enfermerait dans l’exploitation des énergies fossiles jusqu’en 2067.

Considérant la grande fragilité économique du projet Frontier, son incompatibilité avec les objectifs de réduction des émissions de GES et la perte irréversible de patrimoine naturel et culturel, Frontier ne doit pas aller de l’avant.

Il est temps de signifier notre refus sans équivoque de ce projet insensé. La mobilisation du public doit planter le dernier clou dans le cercueil de Teck Frontier.

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